© Sandrine Pellet
Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est souvent réduit à sa triade symptomatique visible : inattention, impulsivité, agitation motrice. Cette lecture, bien que juste, occulte un mécanisme neurologique que la recherche documente depuis les années 1990 avec une précision croissante — le déficit de synchronisation rythmique. Deux études menées par Frédéric Puyjarinet et ses collègues du laboratoire EuroMov de l’Université de Montpellier éclairent ce mécanisme avec des méthodes complémentaires. La première démontre expérimentalement la nature et les limites du déficit rythmique dans le TDAH, chez l’enfant comme chez l’adulte (Puyjarinet et al., 2017). La seconde teste les effets d’un programme de psychomotricité basé sur des mises en situation rythmique sur les performances attentionnelles et exécutives d’enfants TDAH (Puyjarinet et al., 2020). Ensemble, ces deux travaux offrent un éclairage précieux — et nuancé — pour tous ceux qui travaillent avec des enfants présentant un TDAH.
Le TDAH, un trouble du timing en plus d’un trouble de l’attention
Le modèle théorique de référence pour comprendre le TDAH s’est complexifié au fil des décennies. Sonuga-Barke et al. (2010) ont proposé de dépasser le modèle à deux voies — déficits exécutifs d’un côté, aversion du délai de l’autre — en ajoutant une troisième voie : les déficits de timing. Ces déficits temporels englobent la perception des durées, la production de séquences motrices régulières et la synchronisation sensorimotrice. Ils ne concernent pas tous les enfants TDAH, mais ils constituent un profil cognitif bien documenté chez une sous-catégorie d’entre eux.
L’une des formes les mieux caractérisées de ce déficit temporel est ce que les chercheurs nomment le beat-based timing : la capacité à extraire et à anticiper une pulsation régulière à partir d’un signal rythmique externe. Il convient de le distinguer du duration-based timing — le traitement de durées isolées —, qui relève de circuits neuronaux partiellement différents, notamment les voies cérébello-corticales. C’est précisément le beat-based timing que Puyjarinet et al. (2017) ont soumis à une évaluation systématique, en articulant tâches perceptives et tâches motrices.
TDAH et rythme : ce qu’une étude expérimentale démontre sur le déficit de synchronisation
L’étude publiée dans Scientific Reports en 2017 est l’une des plus rigoureuses disponibles à ce jour sur cette question. Elle a réuni 55 enfants (41 avec TDAH, 14 contrôles) et 39 adultes (21 avec TDAH, 18 contrôles), évalués avec la batterie BAASTA (Battery for the Assessment of Auditory Sensorimotor and Timing Abilities), un outil validé comprenant des tâches perceptives et motrices, avec des stimuli simples — métronome — et des stimuli complexes — extraits musicaux (Dalla Bella et al., 2017).
Le résultat central est net :
Les enfants et adultes TDAH éprouvent des difficultés significativement plus importantes que les contrôles dans les tâches de suivi du beat, et cette difficulté est particulièrement marquée lorsque le stimulus est musical.
Une distinction importante mérite d’être soulignée. Les enfants TDAH parviennent à détecter une irrégularité dans une séquence de sons simples et périodiques, mais ils échouent à extraire la pulsation d’un extrait musical. La musique, contrairement au métronome, exige que le cerveau génère lui-même une représentation interne de la pulsation à partir d’une structure rythmique complexe et hiérarchisée. Cette fonction engage en particulier les ganglions de la base — notamment le putamen et le striatum — et leurs projections vers les aires motrices corticales. Or, ces structures sont précisément parmi les plus consistamment affectées dans le TDAH, avec des anomalies structurelles et fonctionnelles bien documentées.
L’étude apporte un second résultat notable :
Les performances rythmiques les plus faibles sont associées aux scores les plus bas en inhibition et en flexibilité cognitive, mais pas en mémoire à court terme.
Ce lien sélectif suggère que le déficit rythmique et certains déficits exécutifs partagent des substrats neurologiques communs — ce qui fonde l’hypothèse d’un entraînement rythmique comme levier potentiel sur les performances attentionnelles et exécutives.
Un point de prudence s’impose toutefois. Environ 30 à 38 % des participants TDAH — selon les groupes d’âge — se situaient dans la norme des contrôles sur les tâches rythmiques. Cette hétérogénéité est fondamentale : le TDAH n’est pas un trouble monolithique, et le déficit de synchronisation ne concerne qu’une partie des personnes diagnostiquées. Par ailleurs, les mêmes difficultés sont observées chez les adultes, ce qui signe la persistance de certains déficits temporels avec l’avancée en âge.
Un entraînement rythmique pour améliorer les performances attentionnelles et exécutives : résultats et limites de cette étude pionnière
L’étude de 2020, publiée dans Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, a testé une hypothèse logique : si les déficits rythmiques et les déficits attentionnels et exécutifs sont liés, un entraînement rythmique pourrait-il produire un effet « boosteur » sur les performances attentionnelles et exécutives ?
Vingt et un enfants de 8 à 13 ans, diagnostiqués TDAH selon les critères du DSM-5 par une équipe pluridisciplinaire, ont bénéficié de 8 à 12 séances de psychomotricité de 25 à 30 minutes chacune, animées par des psychomotriciennes expérimentées dans la prise en charge du TDAH.
Le programme est structuré en trois cycles de 4 à 5 séances, avec deux niveaux d’âge distincts (7-9 ans et 10-13 ans). À chaque séance, trois exercices sont proposés à différents tempos. Les activités pour les plus jeunes comprennent notamment la marche synchronisée à un métronome, des jeux de coordination calés sur un tempo, ou encore le rebond d’une balle synchronisé à un signal rythmique externe. Pour les 10-13 ans, le programme intègre des percussions corporelles sur des extraits musicaux, reprises ensuite en tapping adaptatif sur des tempos modifiés, puis le jeu de mélodie sur xylophone synchronisé aux variations de tempo d’un accompagnement instrumental. Cette progressivité — du signal périodique simple vers la structure musicale complexe — est cohérente avec le gradient de difficulté décrit par l’étude de 2017.
Les résultats, mesurés par des batteries neuropsychologiques standardisées en design test-retest, montrent des améliorations significatives sur trois dimensions : la capacité d’inhibition, l’impulsivité cognitive et la mémoire de travail visuospatiale. Une tendance à l’amélioration est également observée pour l’attention divisée. En revanche, l’attention soutenue auditive, l’attention sélective visuelle, l’aversion au délai et la planification ne progressent pas de manière significative. Une analyse complémentaire révèle que le programme est particulièrement efficace pour les enfants les plus en difficulté au départ en inhibition et en impulsivité — résultat cohérent avec l’hétérogénéité du profil TDAH documentée par l’étude de 2017.
Ces résultats doivent être lus avec les précautions que les auteurs eux-mêmes formulent explicitement. L’étude ne comporte pas de groupe contrôle : il n’est donc pas possible d’affirmer que les progrès observés sont exclusivement imputables à l’entraînement rythmique. L’échantillon de 21 enfants est limité. Plus fondamentalement, les capacités rythmiques n’ont pas été mesurées avant et après l’intervention — faute d’outil validé disponible pour les populations développementales au moment de l’étude — ce qui rend impossible de vérifier que c’est bien l’amélioration du timing qui a produit les effets cognitifs observés. Plusieurs enfants n’ont montré aucune progression, ce qui est cohérent avec le modèle de Sonuga-Barke et al. (2010) selon lequel les déficits temporels ne concernent qu’une sous-catégorie de sujets TDAH. Puyjarinet et al. concluent eux-mêmes que cette étude constitue « une première étape » et « ouvre la voie à des études de plus grande ampleur ».
Ce que ces recherches éclairent pour la pratique du Brain Ball®
La pertinence de ces deux études pour Brain Ball® s’établit à plusieurs niveaux, à condition d’en délimiter précisément la portée.
Sur le plan mécanique d’abord : l’exercice de rebond de balle synchronisé à un tempo externe, présent dans le protocole de Puyjarinet et al. (2020), est mécaniquement proche du geste central de Brain Ball®. Dans la méthode, la balle rebondit sur la pulsation imposée par un signal externe — métronome ou musique — ce qui génère une double boucle rythmique : le participant reçoit simultanément le signal externe et produit un signal sensorimoteur via le rebond, les deux devant se synchroniser en temps réel. Ce mécanisme est exactement celui que Puyjarinet et al. (2017) identifient comme déficitaire dans le TDAH, et que Puyjarinet et al. (2020) soumettent à entraînement dans un cadre clinique.
Sur le plan du positionnement ensuite, une distinction est indispensable. Le programme de Puyjarinet et al. (2020) est une prise en charge psychomotrice clinique, conduite par des professionnels formés, auprès d’enfants avec un diagnostic établi. Brain Ball® est une méthode sensorimotrice de prévention et d’éducation, accessible à tous les publics, qui mobilise ces mécanismes dans un cadre non clinique. Ces études n’ont pas évalué Brain Ball® et ne le valident pas comme outil thérapeutique pour le TDAH — ce à quoi la méthode ne prétend pas. Elles établissent en revanche que les mécanismes qu’elle mobilise sont neurobiologiquement pertinents au regard des déficits identifiés dans le TDAH.
Ces deux études ne fondent pas une prescription. Elles éclairent un mécanisme, tracent une piste et, comme le rappellent les chercheurs eux-mêmes, appellent des travaux de plus grande ampleur pour établir des preuves solides.
Accompagner les enfants par le rythme
Vous souhaitez intégrer l’entraînement rythmique dans votre pratique ? Les formations Brain Ball® accompagnent les professionnels dans cette démarche, auprès de tous les publics.
En savoir plus
Dalla Bella, S., Farrugia, N., Benoit, C.-E., Bégel, V., Verga, L., Harding, E., & Kotz, S. A. (2017). BAASTA: Battery for the Assessment of Auditory Sensorimotor and Timing Abilities. Behavior Research Methods, 49(3), 1128–1145. https://doi.org/10.3758/s13428-016-0773-6
Noreika, V., Falter, C. M., & Rubia, K. (2013). Timing deficits in attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD): Evidence from neurocognitive and neuroimaging studies. Neuropsychologia, 51(2), 235–266. https://doi.org/10.1016/j.neuropsychologia.2012.09.036
Puyjarinet, F., Bégel, V., Lopez, R., Dellacherie, D., & Dalla Bella, S. (2017). Children and adults with Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder cannot move to the beat. Scientific Reports, 7, 11550. https://doi.org/10.1038/s41598-017-11295-w
Puyjarinet, F., Jeannin-Fuzier, A., Blain, C., Fournier, C., & Metivier, M. (2020). Psychomotricité et trouble du déficit de l’attention/hyperactivité : évaluation d’un programme de rééducation basé sur des mises en situation rythmique. Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 68(1), 22–28. https://doi.org/10.1016/j.neurenf.2019.11.003
Sonuga-Barke, E. J. S., Bitsakou, P., & Thompson, M. (2010). Beyond the dual pathway model: Evidence for the dissociation of timing, inhibitory, and delay-related impairments in attention-deficit/hyperactivity disorder. Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, 49(4), 345–355. https://doi.org/10.1016/j.jaac.2009.12.018
FAQ
Le TDAH s'accompagne-t-il toujours d'un déficit rythmique ?
Pourquoi les enfants TDAH suivent-ils mieux un métronome qu'une musique ?
Un entraînement rythmique peut-il remplacer le méthylphénidate ?
Brain Ball est-il adapté aux enfants présentant un TDAH ?
Brain Ball® est une méthode de prévention et d’éducation, non un outil clinique. Les mécanismes qu’elle mobilise — synchronisation d’un geste moteur à un signal rythmique externe, double boucle rythmique — sont documentés par la recherche comme pertinents au regard des déficits identifiés dans le TDAH. Son utilisation auprès d’enfants présentant un TDAH doit s’inscrire dans le cadre d’un accompagnement global, en lien avec les professionnels de santé qui suivent l’enfant.
