Une chercheuse formée à la croisée de la neuropsychologie et des neurosciences cognitives
Sylvie Chokron est neuropsychologue, docteure et directrice de recherches de 1re classe au CNRS. Elle dirige l’équipe Perception, Action et Développement Cognitif au sein de l’Institut de Neurosciences Intégratives et de la Cognition (INCC, CNRS UMR 8002, Université Paris Cité). En parallèle de cette activité de recherche, elle est responsable de l’Institut de Neuropsychologie, Neurovision et Neurocognition (I3N) à la Fondation Ophtalmologique Adolphe de Rothschild à Paris — un dispositif clinique et de recherche dédié au diagnostic et à la prise en charge des troubles neurovisuels et cognitifs, de la naissance à l’âge adulte.
Sa thèse de doctorat, soutenue en 1993 à l’Université Paris V et intitulée Organisation de l’espace chez les sujets normaux et cérébro-lésés : implications pour l’étude de la négligence spatiale unilatérale, pose d’emblée les fondements de ses préoccupations scientifiques : comprendre comment le cerveau humain organise et représente l’espace, et comment cette organisation se transforme après une lésion neurologique (Chokron, 1993). Ce travail fondateur l’installe dans un champ à la fois fondamental et clinique, qui ne cessera de s’enrichir au fil des décennies.
Depuis lors, Sylvie Chokron a publié plus d’une centaine d’articles dans des revues scientifiques internationales à comité de lecture, couvrant la perception visuelle, l’attention spatiale, la plasticité cérébrale, les troubles neurovisuels d’origine centrale et les troubles du spectre autistique. Elle est également l’auteure de plusieurs ouvrages de vulgarisation, dont Comment voyons-nous ? (Le Pommier, 2005, avec C. Marendaz), Pourquoi et comment faisons-nous attention ? (Le Pommier, 2009) et Plongez dans votre cerveau (Presses de la Cité, 2025). Elle intervient régulièrement dans les médias grand public et s’est imposée comme l’une des voix les plus accessibles et les plus rigoureuses de la neuropsychologie francophone.
Apports scientifiques majeurs : de la négligence spatiale aux troubles neurovisuels de l’enfant
La négligence spatiale unilatérale et l’organisation de l’espace
Les premiers travaux de Chokron portent sur la négligence spatiale unilatérale (NSU) — un syndrome neurologique survenant fréquemment après une lésion de l’hémisphère droit, dans lequel le patient néglige spontanément la moitié gauche de son espace personnel et extra-personnel. Dans une synthèse de trente années de recherches sur ce syndrome, Chokron, Bartolomeo et Sieroff soulignent que la NSU ne se réduit pas à un simple déficit perceptif : elle reflète une perturbation profonde de la représentation spatiale et de l’orientation attentionnelle, avec des implications directes pour la rééducation (Chokron, Bartolomeo, & Sieroff, 2008). Ces travaux ont notamment montré que les habitudes de lecture et la direction naturelle du balayage visuel jouent un rôle dans la manière dont le cerveau organise l’espace, y compris chez le sujet sain.
La rééducation des déficits du champ visuel
Un deuxième axe central concerne la rééducation des déficits du champ visuel après lésion cérébrale. Dans une étude publiée dans Restorative Neurology and Neuroscience, Chokron et ses collègues montrent qu’une rééducation cognitive ciblée peut restaurer partiellement des capacités visuelles chez des patients présentant une hémianopsie — un résultat qui illustre concrètement la plasticité cérébrale à l’œuvre dans le domaine visuel (Chokron et al., 2008). Ces travaux ont posé des bases importantes pour les pratiques actuelles de neuroréhabilitation.
Les troubles neurovisuels d’origine centrale chez l’enfant
Sylvie Chokron est aujourd’hui l’une des principales spécialistes françaises des troubles neurovisuels d’origine centrale (TNV), aussi connus sous le terme anglophone de Cortical Visual Impairment (CVI). Ces troubles, liés à une atteinte des aires cérébrales traitant l’information visuelle plutôt qu’à un déficit ophtalmologique, sont aujourd’hui considérés comme l’une des principales causes de déficience visuelle chez l’enfant dans les pays industrialisés. Ils restent pourtant méconnus et régulièrement confondus avec d’autres troubles neurodéveloppementaux comme l’autisme ou le TDAH.
L’œil capte les images, mais c’est le cerveau qui construit la perception.
Ces troubles restent encore fréquemment méconnus et peuvent être confondus avec d’autres troubles neurodéveloppementaux, tels que les troubles du spectre de l’autisme ou le TDAH. Les travaux de Chokron et de ses collaborateurs ont contribué à mieux caractériser ces profils et à développer des outils d’évaluation des capacités visuo-attentionnelles dès le plus jeune âge. L’étude de Cavézian et al. (2010), publiée dans Research in Developmental Disabilities, propose notamment une batterie d’évaluation destinée aux enfants de 4 à 6 ans, dans une perspective de repérage précoce des difficultés. Cette approche souligne qu’un trouble du traitement visuel non identifié peut avoir des répercussions durables sur les apprentissages scolaires, la coordination motrice et les interactions sociales, en affectant des fonctions aussi fondamentales que l’exploration visuelle, l’attention spatiale et la coordination visuo-manuelle.
Vision, attention et troubles du spectre autistique
Un troisième axe relie les travaux de Chokron aux troubles du spectre autistique. Dans une revue de littérature publiée dans L’Information Psychiatrique, Chokron, Pieron et Zalla (2014) recensent différentes atypies de la perception visuelle observées chez les personnes présentant un TSA, notamment dans le traitement des visages, des fréquences spatiales ou encore dans le contrôle oculomoteur. Les résultats apparaissent toutefois hétérogènes selon les études, ce qui invite à la prudence dans leur interprétation. Les auteurs suggèrent que ces particularités du traitement visuel précoce pourraient contribuer en partie aux difficultés sociales caractéristiques de l’autisme, dans la mesure où la vision joue un rôle fondamental dans le développement cognitif, social et émotionnel de l’enfant.
Plasticité cérébrale et réorganisation corticale
La plasticité du cerveau — sa capacité à se réorganiser en réponse à l’expérience, à la lésion ou à un entraînement ciblé — constitue un fil conducteur de l’ensemble des recherches de Sylvie Chokron. Ses travaux, notamment en neuro-imagerie, ont mis en évidence des phénomènes de réorganisation des aires visuelles corticales après certaines lésions rétrochiasmatiques. Ces résultats suggèrent que, dans certaines conditions — notamment en fonction de la nature de la lésion, de l’âge du patient et des modalités de prise en charge — des capacités visuelles peuvent être partiellement récupérées ou compensées. Ces données soutiennent l’idée que des interventions ciblées et répétées peuvent favoriser des réorganisations fonctionnelles, tout en rappelant que l’ampleur et la généralisation de ces effets varient selon les individus et les contextes.
Réception dans la communauté scientifique et engagement associatif
L’œuvre de Sylvie Chokron est reconnue dans la communauté académique internationale. Elle a publié dans des revues de référence telles que Neurology, Cortex, Neuropsychologia, Restorative Neurology and Neuroscience et Research in Developmental Disabilities. Ses recherches sur les TNV de l’enfant ont contribué à faire reconnaître ce trouble dans les milieux médicaux, paramédicaux et éducatifs français, tout en soulignant les limites persistantes de son dépistage.
Au-delà de la sphère académique, Chokron a fondé l’association Les Yeux dans la Tête, dont elle assure la présidence. Cette structure vise à informer les familles et les professionnels, à orienter vers des praticiens formés et à organiser chaque année une journée nationale de sensibilisation aux TNV. Cet engagement témoigne d’une volonté explicite de réduire l’écart entre la recherche fondamentale et la réalité clinique quotidienne.
En matière de diffusion grand public, Chokron fait partie des rares chercheuses de haut niveau à avoir investi durablement l’espace médiatique sans jamais sacrifier la rigueur scientifique.
Pertinence pour la méthode Brain Ball®
Il convient de préciser d’emblée que Sylvie Chokron n’a mené aucun travail sur la méthode Brain Ball®. Les rapprochements exposés ci-dessous sont donc uniquement d’ordre conceptuel : ils permettent d’éclairer certains mécanismes cognitifs mobilisés en séance, sans constituer une validation expérimentale de la pratique.
Plusieurs axes de ses travaux éclairent directement les enjeux de la pratique sensorimotrice. En premier lieu, la question de l’attention visuelle et spatiale est centrale en séance de Brain Ball® : le participant suit visuellement la trajectoire d’une balle en rebond tout en anticipant son retour, en coordonnant ce suivi avec un geste précis et en maintenant une synchronisation avec un signal rythmique externe. Les recherches de Chokron sur les processus attentionnels visuo-spatiaux — leur organisation, leur fragilité en situation de surcharge cognitive et leur sensibilité au contexte — constituent un arrière-plan conceptuel pertinent pour comprendre pourquoi cette tâche est cognitivement exigeante, en particulier chez les personnes présentant des difficultés attentionnelles.
En deuxième lieu, le lien entre vision et développement moteur est au cœur des travaux sur les TNV de l’enfant. Chokron et ses collègues ont documenté comment des déficits de traitement visuel d’origine centrale peuvent perturber la coordination visuo-manuelle — précisément le type de couplage sollicité lors de la frappe d’une balle de rebond (Cavézian et al., 2010). Cette perspective rappelle que certaines difficultés observées chez des enfants ou des adultes en séance peuvent relever non d’un manque d’habileté motrice intrinsèque, mais d’une perturbation du traitement de l’information visuelle que le mouvement doit guider.
En troisième lieu, les recherches sur la plasticité cérébrale soutiennent le principe selon lequel un entraînement sensorimoteur structuré et répété peut induire des effets fonctionnels durables dans le cerveau. Ce principe est au fondement de nombreuses pratiques d’éducation et de prévention. Il convient toutefois de rappeler que la transférabilité de résultats obtenus en contexte de rééducation neurologique vers un contexte de prévention ou d’éducation reste à démontrer spécifiquement pour chaque pratique.
Enfin, la question des populations présentant des troubles neurodéveloppementaux — TSA et TDAH en particulier — est commune aux préoccupations de Chokron et aux contextes d’application de Brain Ball®. Ses travaux invitent à considérer le traitement visuel et attentionnel comme un prérequis aux apprentissages moteurs, et non comme une donnée transparente. Pour les animateurs certifiés, cette perspective peut orienter l’observation des participants et inviter à adapter certaines conditions de pratique — distance à la balle, richesse des stimulations visuelles environnantes — lorsqu’un trouble neurovisuel est suspecté ou connu.
Pour aller plus loin :
Cavézian, C., Vilayphonh, M., de Agostini, M., Vasseur, V., Watier, L., Kazandjian, S., Laloum, L., & Chokron, S. (2010). Assessment of visuo-attentional abilities in young children with or without visual disorder: Toward a systematic screening in the general population. Research in Developmental Disabilities, 31, 1102–1108.
Chokron, S. (1993). Organisation de l’espace chez les sujets normaux et cérébro-lésés : implications pour l’étude de la négligence spatiale unilatérale [Thèse de doctorat, Université Paris V]. Thèses.fr. https://www.theses.fr/1993PA05H066
Chokron, S., Bartolomeo, P., & Sieroff, E. (2008). La négligence spatiale unilatérale : trente ans de recherches, de découvertes, d’espoirs et (surtout) de questions. Revue Neurologique, 164, S134–S142.
Chokron, S., & Marendaz, C. (2005). Comment voyons-nous ? Éditions Le Pommier.
Chokron, S. (2009). Pourquoi et comment faisons-nous attention ? Éditions Le Pommier.
Chokron, S., Perez, C., Obadia, M., Gaudry, I., Laloum, L., & Gout, O. (2008). From blindsight to sight: Cognitive rehabilitation of visual field defects. Restorative Neurology and Neuroscience, 26, 305–320.
Chokron, S., Pieron, M., & Zalla, T. (2014). Troubles du spectre de l’autisme et troubles de la fonction visuelle : revue critique, implications théoriques et cliniques. L’Information Psychiatrique, 90(10), 819–826.
Chokron, S. (2025). Plongez dans votre cerveau. Presses de la Cité.
FAQ sur Sylvie Chokron
Qu'est-ce que la négligence spatiale unilatérale, domaine dans lequel Sylvie Chokron a débuté ses recherches ?
La négligence spatiale unilatérale est un syndrome neurologique fréquent après une lésion de l’hémisphère cérébral droit. Le patient ne prête plus attention, spontanément, à tout ce qui se trouve du côté gauche de son espace visuel et corporel. Ce n’est pas un problème de vue au sens strict, mais une perturbation de la représentation et de l’exploration de l’espace. Sylvie Chokron a montré dans sa thèse et ses premières publications que les habitudes de lecture et la direction du balayage visuel influencent la manière dont le cerveau organise l’espace, y compris chez des personnes sans lésion cérébrale.
Qu'est-ce qu'un trouble neurovisuel d'origine centrale ?
Un trouble neurovisuel d’origine centrale désigne un déficit de la perception visuelle lié non à un dysfonctionnement de l’œil, mais à une atteinte des voies ou des aires cérébrales chargées de traiter l’information visuelle. Ces troubles sont souvent invisibles à l’examen ophtalmologique standard et peuvent affecter la reconnaissance des formes, des visages, la coordination œil-main ou l’orientation dans l’espace. Selon Sylvie Chokron, ils concerneraient entre 6 et 13 % des enfants en France et sont régulièrement confondus avec d’autres troubles neurodéveloppementaux, retardant ainsi le diagnostic et la prise en charge adaptée.
En quoi les recherches de Sylvie Chokron concernent-elles les enfants présentant un TSA ou un TDAH ?
Sylvie Chokron a montré que les personnes présentant un trouble du spectre autistique manifestent des anomalies spécifiques du traitement visuel de bas niveau — acuité, contrôle oculomoteur, perception des fréquences spatiales — susceptibles d’interférer avec le traitement de l’information sociale, notamment la reconnaissance des visages et des expressions émotionnelles. Ses travaux invitent les professionnels à ne pas réduire les difficultés d’interaction sociale à des causes purement psychologiques, mais à explorer également la dimension neurovisuelle. Cette approche vaut aussi pour certains profils TDAH, chez lesquels des troubles attentionnels d’origine visuelle peuvent se superposer aux difficultés exécutives plus communément décrites.
Quel est le lien entre la plasticité cérébrale étudiée par Chokron et les pratiques d'entraînement sensorimoteur ?
Les travaux de Sylvie Chokron en neuro-imagerie ont documenté la capacité des aires visuelles corticales à se réorganiser après une lésion ou un entraînement ciblé — un phénomène que l’on appelle plasticité cérébrale. Ce principe biologique général soutient l’idée que des pratiques répétées, structurées et cognitivement engageantes peuvent induire des changements fonctionnels dans le cerveau. Toutefois, les études menées dans un cadre de rééducation neurologique ne se transfèrent pas automatiquement à des contextes d’éducation ou de prévention : chaque affirmation sur les effets cérébraux d’une pratique donnée nécessite une validation expérimentale propre à ce contexte.