L’espace transitionnel : quand le jeu devient un espace de transformation
L’espace transitionnel est l’une des notions les plus influentes de la psychologie du développement du XXᵉ siècle. Proposée par le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott dans les années 1950, puis formalisée dans son ouvrage majeur Playing and Reality (Winnicott, 1971), elle désigne une zone d’expérience qui ne relève ni du monde intérieur du sujet ni de la réalité extérieure objective, mais d’un espace intermédiaire où les deux se rejoignent à travers le jeu, la créativité et la relation. Cette notion a profondément irrigué les pratiques à médiation corporelle, les thérapies psychomotrices et, de façon plus large, toute réflexion sur les conditions qui permettent à un être humain d’apprendre, de se relier à autrui et de se transformer. La méthode Brain Ball®, fondée par Régis Pautonnier en 2016, en offre une illustration contemporaine particulièrement éclairante.
L’espace transitionnel : une zone qui n’appartient ni au dedans ni au dehors
Pour comprendre l’espace transitionnel, il faut partir de l’observation clinique de Winnicott — pédiatre avant d’être psychanalyste — auprès de très jeunes enfants. Il remarque qu’à un certain moment du développement, entre deux et quatre mois environ, le nourrisson commence à s’attacher à un objet particulier : un coin de couverture, un ourson, un morceau de tissu froissé. Cet objet — qu’il appelle objet transitionnel — n’est ni le corps propre de l’enfant, ni la mère en tant que personne extérieure : il est les deux à la fois, ou plutôt il occupe un espace entre les deux (Winnicott, 1953). Il représente la première possession du sujet qui ne soit pas lui-même, la première expérience du « pas-moi » qui reste tolérable.
Cet objet est le signe tangible d’un espace psychique que Winnicott nomme espace potentiel (potential space) ou espace transitionnel. Il s’agit d’une aire d’expérience que le sujet ni ne crée entièrement de toutes pièces — comme dans le rêve ou l’hallucination — ni ne subit passivement depuis l’extérieur — comme dans la perception brute du réel. C’est précisément dans cet entre-deux que quelque chose peut se jouer au sens plein du terme : une expérience qui a la texture de la réalité mais la liberté du jeu (Winnicott, 1971). Winnicott insiste sur le fait que cet espace n’est pas transitoire — il ne disparaît pas avec l’enfance. Il se déplace, s’élargit et devient, tout au long de la vie, le lieu des expériences culturelles, artistiques, religieuses, et de toute forme d’engagement créatif avec le monde.
Un point important mérite d’être souligné : cet espace ne peut exister que si l’environnement est suffisamment fiable. Winnicott forge à cet effet le concept de good enough mother — la mère suffisamment bonne — qui n’est pas une mère parfaite mais une mère dont la présence et la disponibilité sont prévisibles, constantes et adaptées. C’est cette fiabilité qui autorise l’enfant à s’aventurer dans la zone d’exploration que constitue l’espace transitionnel. Sans cadre contenant, pas de jeu possible ; sans jeu, pas de développement.
Du jeu individuel à l’expérience culturelle : l’extension d’une notion fondatrice
La portée de la pensée de Winnicott dépasse largement le cadre de la psychanalyse infantile. Dans Playing and Reality (1971), il formule une proposition qui constitue une véritable rupture : jouer est thérapeutique en soi, indépendamment du contenu de ce qui est joué et indépendamment de toute interprétation. Ce n’est pas ce que le sujet fait qui guérit ou transforme, c’est le fait qu’il soit capable de jouer — c’est-à-dire d’accéder à cet état particulier de disponibilité, d’attention flottante et d’engagement simultané avec soi-même et avec l’autre. Le thérapeute, dans cette perspective, n’est pas celui qui interprète, mais celui qui crée les conditions d’un espace suffisamment sûr pour que le jeu devienne possible.
Cette conception a été élargie par des auteurs comme Thomas Ogden (1985), qui approfondit la notion d’espace potentiel en soulignant sa dimension intersubjective : l’espace transitionnel ne s’ouvre pas seulement entre le sujet et son objet, mais entre deux sujets en présence l’un de l’autre. La séance thérapeutique, le groupe de pratique, le rituel partagé — tous peuvent constituer une aire transitionnelle collective si les conditions de sécurité, de prévisibilité et de créativité sont réunies. René Roussillon (2008), dans la continuité de Winnicott, a montré comment les médiations à support corporel ou sensoriel peuvent fonctionner comme des espaces transitionnels incarnés, où la transformation psychique passe par l’expérience du corps en mouvement et en relation.
La notion a également été mobilisée dans les travaux sur les thérapies à médiation. Benoit Lesage (2006), dans ses recherches sur la danse-thérapie, montre que le dispositif de médiation corporelle crée précisément un espace intermédiaire entre le soi et le monde, entre l’expression spontanée et la forme partagée — une aire transitionnelle en acte. Cette convergence entre les sciences du mouvement, la psychomotricité et la pensée winnicottienne constitue l’un des fondements théoriques des pratiques sensorimotrices à visée développementale.
L’espace transitionnel dans la pratique Brain Ball®
La méthode Brain Ball® peut être éclairée de manière pertinente à la lumière de la notion d’espace transitionnel développée par Winnicott, à condition de considérer ce rapprochement comme une lecture théorico-clinique et non comme une validation expérimentale directe.
Plusieurs dimensions de la pratique s’inscrivent dans une logique compatible avec ce cadre d’analyse.
• Le rythme comme cadre structurant et sécurisant
La pulsation musicale qui organise les séances constitue un environnement stable, prévisible et ajusté au niveau des participants. À ce titre, elle peut être rapprochée de ce que Winnicott décrit comme un environnement « suffisamment bon », permettant au sujet de s’engager dans l’expérience sans être débordé. Cette régularité favorise une forme de disponibilité attentionnelle et corporelle propice à l’émergence du jeu et de l’exploration.
Des observations issues de la pratique professionnelle vont dans ce sens. Le mémoire de Ségolène Berginiat (2021), sur le soutien du tonus par le rythme en séance de psychomotricité intégrant la méthode Brain Ball®, le formule avec précision : la rythmicité régulière produit un effet de structuration et de contenance qui libère les capacités d’ajustement du sujet plutôt qu’elle ne les contraint.
• La balle et le sac comme objets transitionnels contemporains
La balle de rebond et le sac de grains utilisés dans les exercices Brain Ball® fonctionnent comme des médiateurs entre soi et le monde. Ils ne sont pas le corps propre — on les lâche, on les reçoit, on les fait passer à l’autre — mais ils ne sont pas non plus de simples objets neutres : ils portent le geste, le rythme, l’intention. Ils circulent entre les participants et deviennent le support d’une expérience partagée sans pour autant abolir la singularité de chacun. C’est précisément la structure de l’objet transitionnel telle que Winnicott la décrit : ni dedans ni dehors, support d’une expérience qui n’appartient à personne en propre mais que chacun s’approprie.
• La séance comme aire culturelle collective
Dans les situations de pratique collective, la synchronisation des gestes, des rythmes et des interactions contribue à créer un espace commun d’engagement. Ce cadre permet à chacun de participer à une expérience à la fois individuelle et partagée, sans confusion entre soi et les autres. Une telle configuration peut être rapprochée de ce que Winnicott désigne comme une aire d’expérience culturelle, dans laquelle la relation, la créativité et le jeu se déploient dans un entre-deux structuré.
Il convient toutefois de souligner que ces rapprochements reposent sur une mise en perspective conceptuelle issue de l’observation clinique et des pratiques professionnelles. À ce jour, ils ne font pas l’objet d’une validation expérimentale spécifique au regard des concepts winnicottiens, mais constituent un cadre de lecture utile pour penser les effets de la pratique.
Réception de la notion et limites
La pensée de Winnicott a été très largement intégrée dans les champs de la psychanalyse, de la psychologie du développement, de la pédiatrie et des pratiques thérapeutiques à médiation. L’espace transitionnel est aujourd’hui une référence commune dans la formation des psychomotriciens, des ergothérapeutes, des éducateurs spécialisés et des thérapeutes à médiation corporelle.
Sur le plan critique, plusieurs auteurs ont souligné que la notion reste difficile à opérationnaliser dans un cadre expérimental : comment mesurer un espace qui, par définition, n’est ni tout à fait intérieur ni tout à fait extérieur ? Cette limite méthodologique est réelle. Elle explique que la recherche empirique sur les effets des pratiques de médiation s’appuie davantage sur des indicateurs comportementaux et neurophysiologiques — comme le travail de Michael Thaut sur le rythme et la plasticité cérébrale — que sur les catégories winnicottiennes elles-mêmes. La richesse de la notion tient peut-être à ce qu’elle désigne une réalité clinique observée par des milliers de praticiens, que les outils de mesure actuels peinent encore à saisir dans toute sa complexité.
Pour aller plus loin :
- Boukobza, C. (2003). La clinique du holding : illustration de D. W. Winnicott. Le Coq-héron, 2(173), 64–71. https://doi.org/10.3917/cohe.173.0064
- Lesage, B. (2006). La danse dans le processus thérapeutique : fondements, outils et clinique en danse-thérapie.
- Ogden, T. H. (1985). On potential space. International Journal of Psycho-Analysis, 66, 129–141.
- Roussillon, R. (2008). Le jeu et l’entre-je(u). Presses Universitaires de France – PUF.
- Winnicott, D. W. (1958). Collected Papers: Through Paediatrics to Psycho-Analysis. Tavistock Publications.
- Winnicott, D. W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. Hogarth Press.
- Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock Publications. (Trad. française : Jeu et réalité. Gallimard, 1975.)
FAQ sur l’Espace transitionnel
Qu'est-ce que l'espace transitionnel selon Winnicott ?
L’espace transitionnel est une zone d’expérience intermédiaire entre le monde intérieur du sujet et la réalité extérieure, décrite par Donald W. Winnicott dès les années 1950. C’est l’espace du jeu, de la créativité et des expériences culturelles partagées — ni hallucination ni simple perception du réel. Il prend naissance dans la relation précoce entre le nourrisson et son environnement, et se maintient tout au long de la vie comme condition de toute expérience créative et relationnelle.
Quel est le lien entre l'objet transitionnel et l'espace transitionnel ?
L’objet transitionnel — le coin de couverture ou l’ours en peluche du nourrisson — est la première manifestation concrète de l’espace transitionnel. Il est le support matériel à travers lequel l’enfant fait l’expérience de cet entre-deux : l’objet n’est pas lui, mais il n’est pas non plus le monde étranger. Dans les pratiques corporelles à médiation, les objets utilisés — balles, instruments de percussion, sacs de grains — peuvent jouer un rôle analogue pour les participants, quel que soit leur âge.
Pourquoi jouer est-il important selon Winnicott ?
Pour Winnicott, jouer n’est pas une activité secondaire ou de délassement : c’est la condition même du développement psychique et de la santé mentale. Jouer signifie accéder à un état de disponibilité créative dans lequel le sujet peut se relier à l’autre et à lui-même sans être submergé par l’un ou par l’autre. C’est dans cet état que la transformation est possible — ce que Winnicott formule dans sa proposition centrale : c’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif (Winnicott, 1971).
En quoi la notion d'espace transitionnel est-elle utile pour comprendre les pratiques de groupe rythmiques ?
Une pratique de groupe rythmique bien conduite crée les conditions d’un espace transitionnel collectif : un cadre prévisible et contenant (le rythme), des objets partagés (les instruments, les balles, les sacs), et une relation d’attention mutuelle qui n’exige pas de fusion ni de compétition. C’est précisément ce que Winnicott appelle une expérience culturelle partagée — un espace intermédiaire dans lequel chaque participant reste lui-même tout en s’engageant avec les autres. Cette dimension est au cœur de la conception pédagogique de la méthode Brain Ball.