Le playing selon Winnicott est l’un des concepts les plus puissants et les plus méconnus de la psychanalyse du XXe siècle. Longtemps reléguée au rang d’activité enfantine secondaire, l’expérience de jouer — distincte du jeu à proprement parler — est au contraire placée par Donald Winnicott au centre du développement humain, de la santé mentale et de la relation thérapeutique. Comprendre ce que le pédiatre et psychanalyste britannique entendait par playing, c’est comprendre pourquoi certaines pratiques corporelles et relationnelles comme la méthode Brain Ball produisent des effets qui dépassent largement le cadre du simple divertissement.
Winnicott : un pédiatre au cœur de la théorie du jeu
Donald Woods Winnicott (1896-1971) est une figure singulière dans l’histoire de la psychanalyse. Formé à la médecine et à la pédiatrie avant de se tourner vers la psychanalyse, il a observé pendant plus de quarante ans des milliers d’enfants et de familles à l’hôpital Paddington Green de Londres. Cette double formation, clinique et analytique, lui a permis d’articuler une théorie du développement qui accorde une place centrale à l’environnement, et notamment à la qualité de la relation entre l’enfant et sa figure d’attachement principale. C’est dans ce contexte qu’il élabore, jusqu’à la fin de sa vie, une réflexion approfondie sur la nature du jeu. Son ouvrage majeur sur le sujet, Playing and Reality, est publié en 1971, l’année même de sa mort, et rassemble des textes écrits entre 1951 et 1971. Ce livre constitue encore aujourd’hui une référence incontournable pour tout professionnel travaillant à l’intersection du jeu, du soin et de la créativité.
Playing versus game : une distinction essentielle pour comprendre Winnicott
L’une des contributions les plus importantes de Winnicott est la distinction qu’il opère entre deux formes d’activité ludique que la langue française tend à confondre sous le terme générique de « jeu ». D’un côté, le game désigne le jeu réglé, codifié, compétitif ou collectif, celui qui se joue selon des règles préétablies et qui implique une performance, un résultat ou une évaluation. De l’autre, le playing désigne une activité fondamentalement différente : spontanée, créatrice, sans but défini, dans laquelle le sujet s’engage avec une concentration particulière, presque dissociée, que Winnicott compare parfois à l’état de rêverie ou de méditation. Le playing n’est pas orienté vers un résultat. Il est une expérience en soi, un mode d’être au monde. Cette distinction est loin d’être anodine : elle implique que ce n’est pas le fait de « jouer à quelque chose » qui est thérapeutique, mais la qualité de l’état interne dans lequel le sujet se trouve lorsqu’il joue. Ce glissement conceptuel a des implications profondes pour les pratiques qui cherchent à mobiliser le jeu comme levier de transformation.
L’espace potentiel selon Winnicott, berceau du playing
Pour saisir pleinement le concept de playing, il faut l’ancrer dans la topologie winnicottienne de l’expérience humaine. Winnicott distingue trois zones d’existence : la réalité psychique interne (le monde subjectif du sujet), la réalité externe partagée (le monde objectif et social), et entre les deux, ce qu’il nomme l’espace potentiel ou espace transitionnel. Cet espace intermédiaire n’appartient ni totalement au dedans ni totalement au dehors. C’est précisément là, dans cette zone d’indétermination fertile, que se déploie le playing.
Winnicott écrit que le playing se situe dans cet espace paradoxal qui n’est ni une réalité interne (fantasme pur) ni une réalité externe (fait brut), mais une troisième aire de l’expérience humaine — celle de la culture, de la créativité et de la thérapie. Pour le comprendre, il faut remonter aux premiers mois de la vie, lorsque le nourrisson commence à utiliser ce que Winnicott appelle des objets transitionnels, comme un coin de couverture ou un animal en peluche, pour négocier la séparation d’avec la mère. L’espace potentiel se construit progressivement à partir de cette expérience primitive, à condition que l’environnement soit suffisamment fiable — ce que Winnicott désigne par le concept de holding, ou environnement suffisamment bon.
Le playing comme condition de la santé psychique
L’affirmation centrale de Winnicott peut paraître provocatrice : le playing est en soi thérapeutique. Il n’est pas un outil au service d’autre chose, il est la chose elle-même. C’est dans l’acte de jouer que le sujet accède à sa créativité native, à ce que Winnicott appelle le vrai self — cette part authentique de l’individu qui s’exprime lorsque les conditions environnementales sont suffisamment sécurisantes. À l’inverse, lorsque l’environnement précoce a été défaillant ou intrusif, le sujet développe un faux self, une façade adaptative qui protège mais qui coupe de la vitalité intérieure.
Winnicott soutient qu’une psychothérapie réussie n’est pas une affaire d’interprétations ou d’insight intellectuel, mais avant tout une expérience de playing partagé entre le thérapeute et le patient. Si le thérapeute ne peut pas jouer, dit-il, il doit travailler pour que le patient puisse jouer, et ce travail est la thérapie. Cette position, radicale pour l’époque, place l’expérience vécue au-dessus du discours analytique. Elle anticipe de nombreuses approches contemporaines centrées sur l’expérience corporelle, sensorielle et relationnelle.
Playing, corps et relation : le lien avec les pratiques somatiques
Si Winnicott élabore son concept essentiellement dans le champ de la psychanalyse, ses implications s’étendent bien au-delà du cabinet. Les pratiques corporelles et relationnelles qui créent les conditions d’un playing authentique — c’est-à-dire un espace sécurisant, non évaluatif, centré sur l’expérience présente — produisent des effets comparables à ceux décrits par Winnicott. Le chercheur Daniel Stern (1985), dans ses travaux sur l’accordage affectif entre la mère et l’enfant, a montré par des études observationnelles rigoureuses comment la qualité de la synchronie intersubjective — le fait de « jouer ensemble » dans un sens large — est déterminante pour le développement émotionnel.
De même, les neurosciences contemporaines ont confirmé l’existence de mécanismes neurobiologiques associés au jeu : activation des systèmes dopaminergiques, régulation du cortisol, renforcement des circuits préfrontaux impliqués dans la flexibilité cognitive et émotionnelle. Des pratiques qui impliquent un espace transitionnel partagé, une attention conjointe, un rythme co-construit et l’absence de performance attendue — comme peuvent l’être certaines formes de jeu avec ballon en contexte thérapeutique — activent précisément ces dimensions que Winnicott décrivait de manière clinique bien avant leur validation expérimentale.
Limites et critiques du modèle winnicottien du playing
Aussi fécond soit-il, le concept de playing selon Winnicott n’est pas exempt de limites, et il serait intellectuellement malhonnête de ne pas les mentionner. La première critique, formulée notamment par des théoriciens féministes comme Jessica Benjamin (1988), porte sur le fait que Winnicott idéalise le rôle maternel sans questionner les structures sociales qui l’organisent. Sa « mère suffisamment bonne » est décrite comme une figure naturelle et instinctive, sans égard pour les conditions économiques, culturelles ou psychologiques dans lesquelles elle évolue. La deuxième limite tient à l’empirisme limité de sa théorie : Winnicott construit ses modèles essentiellement à partir d’observations cliniques et de reconstructions rétrospectives, sans protocoles expérimentaux systématiques. Ses descriptions, bien que d’une richesse clinique indéniable, restent difficiles à opérationnaliser et à tester de manière rigoureuse. Troisième limite : son modèle est fondamentalement dyadique, centré sur la relation mère-enfant, et intègre mal la dimension groupale, culturelle ou systémique du jeu — dimension pourtant centrale dans des pratiques collectives. Enfin, la distinction entre vrai self et faux self, intimement liée au concept de playing, a été critiquée pour son caractère essentialiste : elle présuppose l’existence d’un noyau authentique du sujet, hypothèse qui fait débat en philosophie comme en psychologie contemporaine. Ces limites ne disqualifient pas le modèle, mais invitent à le mobiliser comme une boussole clinique plutôt que comme un dogme.
Playing Winnicott et Brain Ball : une rencontre cohérente
Ce que Winnicott décrit comme les conditions du playing — un espace sécurisé, une présence attentive sans intrusivité, l’absence d’enjeu de performance, la possibilité de l’imprévu et de la surprise — résonne directement avec la structure de la pratique du Brain Ball. La balle, dans ce contexte, fonctionne comme un objet médiateur au sens winnicottien : ni totalement dans le monde interne du participant ni totalement externe, elle circule dans l’espace potentiel du groupe. Elle permet un contact sans confrontation, une relation sans fusion. Le cadre du Brain Ball, avec ses règles simples et sa temporalité rythmée, crée les conditions d’un holding groupal qui autorise le lâcher-prise et l’émergence de formes spontanées d’expression. C’est précisément ce que Winnicott appelait jouer : non pas exécuter une performance, mais exister dans l’expérience.
Pour aller plus loin :
- Benjamin, J. (1988). The bonds of love: Psychoanalysis, feminism, and the problem of domination. Pantheon Books.
- Ogden, T. H. (1985). On potential space. International Journal of Psycho-Analysis, 66(2), 129–141.
- Stern, D. N. (1985). The interpersonal world of the infant: A view from psychoanalysis and developmental psychology. Basic Books.
- Winnicott, D. W. (1958). Collected papers: Through paediatrics to psycho-analysis. Tavistock Publications.
- Winnicott, D. W. (1960). The theory of the parent-infant relationship. International Journal of Psycho-Analysis, 41, 585–595.
- Winnicott, D. W. (1965). The maturational processes and the facilitating environment: Studies in the theory of emotional development. Hogarth Press.
- Winnicott, D. W. (1971). Playing and reality. Tavistock Publications. [Traduction française : Winnicott, D. W. (1975). Jeu et réalité : L’espace potentiel. Gallimard.]
FAQ sur le concept de Playing de Winnicott
Qu'est-ce que le playing selon Winnicott en psychanalyse ?
Le playing selon Winnicott désigne une forme de jeu spontané, créatif et sans but défini, à distinguer du jeu réglé ou compétitif. C’est une expérience qui se déploie dans ce qu’il appelle l’espace potentiel, zone intermédiaire entre la réalité interne du sujet et le monde extérieur. Winnicott considère que cette capacité à jouer est le signe d’une santé psychique fondamentale et qu’elle constitue le socle de toute créativité humaine. Elle n’est pas réservée à l’enfance : jouer, au sens winnicottien, est une capacité qui se maintient ou se retrouve tout au long de la vie.
Quelle est la différence entre playing et game chez Winnicott ?
Winnicott utilise délibérément deux termes anglais distincts pour désigner deux réalités différentes. Le game renvoie au jeu avec règles, compétitif ou codifié, qui implique une performance et un résultat mesurable. Le playing, en revanche, est une activité dont la valeur est entièrement contenue dans l’expérience elle-même, indépendamment de tout objectif externe. C’est cette distinction qui fonde l’affirmation winnicottienne selon laquelle jouer est en soi thérapeutique, non pas parce qu’on y apprend des règles ou des comportements, mais parce qu’on y existe d’une façon authentique. La traduction française « jeu » pour ces deux termes efface une nuance cliniquement décisive.
Comment le playing de Winnicott s'applique-t-il dans une pratique thérapeutique ?
Dans le cadre thérapeutique, le concept de playing selon Winnicott implique que l’efficacité d’une intervention ne repose pas uniquement sur les techniques employées ou les mots échangés, mais sur la qualité de l’espace que le thérapeute ou l’animateur parvient à créer. Un espace sécurisant, non évaluatif, où l’imprévu est toléré et même accueilli, est une condition nécessaire pour que le vrai self du participant puisse s’exprimer. Des pratiques corporelles, sensorimotrices ou groupales qui recréent cet espace potentiel peuvent donc produire des effets thérapeutiques au sens large du terme. C’est en ce sens que le playing est une boussole précieuse pour concevoir et animer des dispositifs d’accompagnement.
Quelles sont les principales critiques adressées au concept de playing de Winnicott ?
La théorie du playing selon Winnicott a été critiquée sur plusieurs points importants. D’abord, sa base empirique reste limitée : les modèles sont construits à partir d’observations cliniques sans validation expérimentale systématique, ce qui en rend la falsifiabilité difficile au sens de la philosophie des sciences. Ensuite, le modèle est essentiellement dyadique et culturellement situé, peu adapté pour penser le jeu dans des contextes collectifs ou multiculturels. Enfin, la notion de vrai self a été critiquée pour son essentialisme, présupposant un noyau identitaire stable dont l’existence reste philosophiquement et cliniquement débattue.