Sélectionner une page

Pour recevoir une sélection de nos articles directement dans votre boîte mail, inscrivez-vous à notre Newsletter.

Proxémie et TSA : adapter la distance en séance sensorimotrice

Août 2026

Distance entre participants tenant une balle, illustrant la proxémie en activité adaptée au TSA

© Sandrie PELLET

Concept né de l’anthropologie, la proxémie — ou régulation de la distance interpersonnelle — occupe une place centrale dans toute séance impliquant une proximité physique entre participants. Pour les professionnels accompagnant des personnes avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA), cette dimension mérite une attention particulière : la recherche montre que la régulation spontanée de l’espace personnel, telle qu’on l’observe couramment en développement typique, ne fonctionne pas toujours de la même façon chez ce public. Comprendre ces mécanismes permet de mieux anticiper la conception d’une séance sensorimotrice de groupe.

 

Proxémie : définition et repères théoriques

La proxémie désigne l’étude de la manière dont les individus régulent l’espace physique entre eux lors des interactions sociales. Théorisé par l’anthropologue Edward T. Hall, le concept distingue classiquement quatre zones : la distance intime, réservée aux proches ; la distance personnelle, celle des échanges familiers ; la distance sociale, adaptée aux interactions professionnelles ou occasionnelles ; et la distance publique, pour les prises de parole face à un groupe.

En psychomotricité, la proxémie s’articule étroitement à des notions déjà familières : l’espace péripersonnel, qui concerne l’action motrice directe autour du corps, et l’espace interpersonnel, de nature davantage sociale et relationnelle. Ces deux espaces, bien que voisins, reposent sur des mécanismes de régulation distincts — une distinction centrale pour interpréter les données présentées dans cet article.

Chez la majorité des personnes, la distance interpersonnelle se resserre naturellement lorsque la relation devient plus familière ou coopérative. C’est précisément ce mécanisme d’ajustement que la recherche interroge chez les personnes avec TSA.

 

Ce que la recherche observe sur l’espace personnel chez les personnes avec TSA

Plusieurs études ont mesuré la distance interpersonnelle préférée chez des enfants, adolescents et adultes avec TSA, avec des résultats qui ne vont pas systématiquement dans le même sens. Certains travaux observent une distance de confort plus grande chez les enfants avec TSA comparés à des enfants au développement typique. D’autres, menés à l’adolescence, rapportent au contraire des distances plus courtes, mais particulièrement stables dans le temps, suggérant une préférence rigide plutôt qu’un espace simplement plus large ou plus étroit.

Ce contraste apparent invite à la prudence : il n’existe pas de consensus scientifique sur le sens de la différence observée. En revanche, un point revient de façon plus constante dans la littérature : c’est moins la taille de l’espace personnel qui distingue les personnes avec TSA que sa flexibilité.

Chez les personnes au développement typique, la distance de confort s’ajuste facilement selon le contexte social : elle se resserre après une interaction positive, s’élargit face à une personne inconnue. Cette capacité d’ajustement semble moins disponible chez les personnes avec TSA, dont l’espace personnel apparaît plus rigide face aux variations du contexte.

 

Proxémie et activité motrice partagée : l’étude de Candini et al. (2019)

Une étude publiée dans la revue Autism par Candini, Giuberti, Santelli, di Pellegrino et Frassinetti (2019) éclaire directement la question qui nous intéresse ici : que se passe-t-il sur l’espace interpersonnel lorsqu’une activité motrice coopérative est partagée entre deux personnes ?

Les chercheurs ont soumis des enfants au développement typique et des enfants avec TSA à deux tâches distinctes : une tâche de distance d’atteinte, mesurant l’espace péripersonnel, et une tâche de distance de confort, mesurant l’espace interpersonnel. Ces deux mesures ont été prises avant et après un entraînement coopératif, durant lequel l’enfant et un adulte complice devaient coopérer pour atteindre des jetons à l’aide d’un outil, plus ou moins long selon les conditions.

Les résultats montrent que, dans les deux groupes d’enfants, l’espace péripersonnel s’étend après l’usage coopératif d’un outil long, mais pas d’un outil court : la régulation de l’espace d’action fonctionne de façon comparable chez les enfants avec ou sans TSA.

La différence apparaît sur l’espace interpersonnel : chez les enfants au développement typique, la distance de confort envers le complice se réduit après l’entraînement coopératif ; chez les enfants avec TSA, cette réduction spontanée ne se produit pas.

Cette étude a été menée en une seule séance, en laboratoire, avec une mesure immédiate avant et après l’interaction. Elle ne permet donc pas de conclure sur ce qui se passerait après plusieurs séances de pratique répétée dans le temps, ni sur l’évolution possible à moyen ou long terme.

 

Une distance à structurer, plutôt qu’à laisser s’ajuster spontanément

Ce résultat ne signifie pas que le rapprochement est impossible chez les personnes avec TSA : il indique que ce rapprochement ne s’opère pas de façon automatique, comme c’est le cas chez les personnes au développement typique, au fil d’une activité motrice partagée. Pour les professionnels qui conçoivent des séances de groupe impliquant une proximité physique, cette donnée a une portée concrète : la distance entre participants ne doit pas être supposée se régler d’elle-même à mesure que l’activité avance. Elle gagne à être pensée, structurée et ajustée de façon explicite.

D’autres travaux, menés en population générale et non spécifiquement chez les personnes avec TSA, apportent un éclairage complémentaire sur la plasticité de l’espace péripersonnel — l’espace d’action motrice proche du corps, distinct de l’espace interpersonnel évoqué plus haut. Une étude de Ferroni, Gallese, Rastelli et Ardizzi (2025) montre qu’une interaction motrice coopérative avec une personne non familière élargit l’espace péripersonnel chez les individus peu anxieux, mais le resserre chez les individus plus anxieux. Cette donnée ne concerne donc pas directement la distance sociale étudiée par Candini et al., mais elle rappelle qu’un même dispositif d’activité partagée peut produire des effets différents selon le profil de chaque participant : un argument supplémentaire pour une adaptation individualisée plutôt qu’un protocole uniforme.

Adapter la distance physique en séance sensorimotrice

Plusieurs leviers concrets permettent de tenir compte de cette rigidité de l’espace interpersonnel lors de la conception d’une séance de groupe :

— Poser des repères visuels ou spatiaux au sol pour matérialiser une distance de départ claire entre les participants, plutôt que de laisser cette distance s’établir de façon informelle.

— Fixer une distance initiale confortable et proposer une progression graduée si un rapprochement est utile à l’exercice, plutôt que de présumer qu’il se fera naturellement au fil de la séance.

Observer les signes d’inconfort propres à chaque participant, qui peuvent varier fortement d’une personne à l’autre au sein d’un même groupe.

— S’appuyer sur le rôle de l’animateur pour ajuster en continu la disposition du groupe, plutôt que de figer un format unique pour toutes les séances.

Une activité sensorimotrice de groupe, telle que Brain Ball®, implique par nature une proximité entre participants et avec l’animateur, à travers la synchronisation au rythme et parfois des exercices en binôme. Aucune étude n’a testé la méthode elle-même auprès d’un public avec TSA : les données présentées ici concernent la régulation de la proxémie de façon générale, et non un effet démontré de la méthode. Elles offrent en revanche un cadre de réflexion utile pour anticiper, en amont de la séance, la question de la distance plutôt que de la découvrir en cours d’activité.

 

Conclusion

La proxémie n’est pas un détail d’organisation dans une activité sensorimotrice de groupe : c’est une variable à part entière de son adaptation aux personnes avec TSA. La recherche montre que la régulation de cette distance ne s’opère pas toujours d’elle-même au fil de l’activité — un constat que psychomotriciens et ergothérapeutes retrouvent souvent dans leur pratique clinique auprès de ce public. Ce terrain reste encore peu documenté sur le plan des pratiques répétées dans le temps, ce qui laisse une place ouverte à l’observation clinique des professionnels accompagnant les personnes avec TSA.

Accompagnez au mieux les personnes avec TSA en séance

Formez-vous à la méthode Brain Ball® et apprenez à adapter vos protocoles de synchronisation rythmique aux besoins spécifiques de chaque public — personnes avec développement typique ou non.

En savoir plus

Asada, K., Tojo, Y., Osanai, H., Saito, A., Hasegawa, T., & Kumagaya, S. (2016). Reduced personal space in individuals with autism spectrum disorder. PLOS ONE, 11(1), e0146306. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0146306

Asada, K., Akechi, H., Kikuchi, Y., Tojo, Y., Hakarino, K., Saito, A., Hasegawa, T., & Kumagaya, S. (2024). Longitudinal study of personal space in autism. Child Neuropsychology, 31(1), 119-127. https://doi.org/10.1080/09297049.2024.2337753

Candini, M., Giuberti, V., Santelli, E., di Pellegrino, G., & Frassinetti, F. (2019). When social and action spaces diverge: A study in children with typical development and autism. Autism: The International Journal of Research and Practice, 23(7), 1687-1698. https://doi.org/10.1177/1362361318822504

Farkas, K., Pesthy, O., Guttengéber, A., Weigl, S., Komoróczy, E., Szuromi, B., Réthelyi, J., & Németh, D. (2022). Altered interpersonal distance regulation in autism spectrum disorder. European Psychiatry, 65(S1). https://doi.org/10.1192/j.eurpsy.2022.1892

Ferroni, F., Gallese, V., Rastelli, F., & Ardizzi, M. (2025). Your space or mine: Trait anxiety affects the peripersonal space plasticity in a social context. iScience, 28, 111683. https://doi.org/10.1016/j.isci.2024.111683

Kennedy, D. P., & Adolphs, R. (2014). Violations of personal space by individuals with autism spectrum disorder. PLOS ONE, 9(8). https://doi.org/10.1371/journal.pone.0103369

FAQ sur le lien entre Proxémie et TSA

Les personnes avec TSA ont-elles besoin de plus d'espace personnel que les autres ?

Les études ne montrent pas de résultat unanime sur ce point : certaines observent une distance de confort plus grande chez l’enfant avec TSA, d’autres une distance plus courte mais plus stable à l’adolescence. Le point le plus robuste ne concerne pas tant la taille de cet espace que sa flexibilité, qui s’ajuste moins facilement au contexte que chez les personnes au développement typique.

Une activité motrice coopérative peut-elle réduire l'inconfort face à la proximité physique ?

L’étude de Candini et al. (2019) montre que ce rapprochement spontané, observé chez les enfants au développement typique après une activité motrice coopérative, ne se produisait pas de la même façon chez les enfants avec TSA. Cela ne signifie pas qu’un rapprochement est impossible, mais qu’il nécessite probablement d’être accompagné plutôt que présumé automatique.

Comment adapter la distance en séance sans stigmatiser un participant ?

En intégrant des repères de distance dès la conception de la séance, pour l’ensemble du groupe, plutôt qu’en imposant un ajustement visible à une seule personne. Une distance de départ claire et une progression graduée bénéficient à tous les participants, quel que soit leur profil.

La méthode comme Brain Ball© favorise-t-elle une distance structurée entre participants ?

Par nature, la méthode implique des échanges d’engins — balles, sacs lestés — dont la trajectoire et la récupération imposent une distance physique entre les participants. Cette contrainte propre à l’activité offre un repère de distance prévisible et objectivable, plutôt qu’un espace informel à négocier entre les personnes. Aucune étude n’a mesuré cet effet spécifiquement chez les personnes avec TSA, mais ce principe rejoint l’idée développée dans cet article : structurer la distance en amont, plutôt que la laisser s’ajuster spontanément en cours de séance.

Loading...