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Sportifs et double tâche : le rôle de l’entraînement cognitivo-moteur dans la performance

Juin 2026

Sportives réalisant un exercice Brain Ball de double tâche avec des balles afin de développer la coordination, l'attention et la performance sportive.

© Sandrie PELLET

Sur le terrain d’entraînement, les athlètes maîtrisent leurs gestes. En compétition, sous pression, face à un adversaire, quelque chose se grippe. La précision recule, la décision tarde, le geste perd de sa fluidité. Ce phénomène, souvent attribué au stress ou au manque d’expérience, a une explication neurologique précise : le coût de la double tâche. Et surtout, il existe une voie pour s’en affranchir.

Ce que le cerveau fait vraiment pendant un match

Dans les sports collectifs — football, basketball, handball — et dans de nombreuses disciplines individuelles, un athlète ne fait jamais une seule chose à la fois. Il reçoit un ballon tout en lisant le déplacement de ses adversaires, il exécute un geste technique tout en anticipant la prochaine situation de jeu. Ces situations, dans lesquelles deux tâches — l’une motrice, l’autre cognitive — sont exécutées simultanément, sont désignées dans la littérature scientifique sous le terme de double tâche (ou dual-task).

La théorie du double processus distingue deux modes de traitement de l’information. Le traitement automatique (type 1) est rapide, peu coûteux en ressources attentionnelles : c’est le geste maîtrisé, exécuté sans y penser. Le traitement contrôlé (type 2) est lent, sollicite la mémoire de travail et mobilise l’attention de façon volontaire : c’est la décision tactique, l’adaptation à une situation imprévue. En compétition, les deux systèmes sont activés en permanence et en parallèle.

 

Le coût de la double tâche : pourquoi les performances se dégradent

Une revue systématique publiée en 2021 dans l’International Journal of Environmental Research and Public Health (Moreira et al.) a analysé 18 études portant sur les effets aigus et chroniques de la double tâche chez des sportifs de différentes disciplines. Le constat est univoque : en exposition aiguë, la double tâche dégrade systématiquement les performances motrices et cognitives des athlètes. C’est ce que les chercheurs appellent le dual-task cost — le coût de la double tâche.

Ce coût se manifeste concrètement : hauteur de saut réduite chez des joueuses de beach-volley, précision technique diminuée chez des joueurs de tennis de table, temps de réaction allongé chez des escrimeurs d’élite. Dans certaines études, la dégradation de la performance tactique dépasse 100 % comparée à la condition de tâche simple. La cause principale identifiée : la surcharge de la mémoire de travail. Lorsque les ressources attentionnelles sont absorbées par une tâche cognitive (lire le jeu, anticiper, mémoriser des positions), le traitement moteur bascule du mode automatique vers le mode contrôlé — plus lent, plus fragile, plus exposé au phénomène de choking sous pression.

Un point important ressort des études comparant experts et novices : les athlètes de haut niveau présentent un coût de double tâche significativement plus faible que les débutants. Chez des joueurs de basketball élite, le coût attentionnel est de 36 %, contre 54 % chez des joueurs de niveau universitaire. Chez des joueurs de tennis de table experts, la dégradation de la performance technique en double tâche est de 10 %, contre 30 à 50 % chez les non-experts. Ce qui distingue les meilleurs, ce n’est pas seulement la technique : c’est la capacité à maintenir un niveau de performance élevé lorsque le cerveau est simultanément sollicité sur plusieurs fronts.

Schéma comparatif en deux colonnes illustrant l'effet de l'entraînement cognitivo-moteur sur la double tâche en sport : sans entraînement, la tâche motrice est altérée et la tâche cognitive saturée, résultant en une performance dégradée ; avec entraînement régulier, la tâche motrice est maîtrisée et la tâche cognitive efficace, résultant en une performance maintenue.

L’entraînement cognitivo-moteur : inverser le coût sur la durée

C’est là que la perspective change. Si l’exposition aiguë à la double tâche pénalise la performance, l’exposition chronique — l’entraînement régulier en condition de double tâche — produit l’effet inverse. Les cinq études sur les effets chroniques analysées par Moreira et al. montrent que l’entraînement cognitivo-moteur améliore à la fois les performances motrices et les performances cognitives des athlètes.

Les mécanismes en jeu sont bien identifiés. L’entraînement en double tâche favorise le développement de nouvelles stratégies perceptives : les athlètes apprennent à orienter leur attention vers les informations les plus pertinentes dans l’environnement, réduisant ainsi la charge cognitive liée à la décision. La mémoire de travail se renforce, la vitesse de traitement de l’information augmente, la capacité d’attention soutenue s’améliore. In fine, des gestes qui requéraient un traitement contrôlé tendent à se rapprocher du traitement automatique — fluide, rapide, résistant à la pression.

Les résultats terrain le confirment. Chez des joueuses de beach-volley élite, huit semaines d’entraînement cognitivo-moteur ont amélioré la performance en attention soutenue et en vitesse de traitement. Chez des joueurs de tennis de table amateurs, un entraînement de la mémoire de travail a amélioré non seulement cette capacité cognitive, mais aussi la précision technique en situation réelle. Chez des joueurs de badminton, l’association d’une tâche de suivi d’objets multiples avec une tâche de décision motrice a amélioré la vitesse de réaction et la prise de décision en post-test.

 

Mémoire de travail et contrôle attentionnel : deux leviers pour le coach

La revue de Moreira et al. place la mémoire de travail au centre du mécanisme. C’est elle qui régule la quantité d’information traitée simultanément, filtre les stimuli pertinents, et permet à l’athlète de maintenir un plan d’action en mémoire pendant l’exécution d’un geste. Un athlète avec une mémoire de travail plus robuste supporte mieux la charge cognitive d’une situation compétitive complexe sans que ses automatismes moteurs ne se dégradent.

Pour le coach et le préparateur physique, cela définit deux leviers d’intervention complémentaires. Le premier est de concevoir des situations d’entraînement qui placent délibérément les athlètes en condition de double tâche, en couplant exécution technique et charge cognitive simultanée. Le second est d’augmenter progressivement la difficulté de la tâche secondaire — les études montrent que plus la tâche cognitive est exigeante, plus le gain adaptatif est important à long terme, à condition que la progression soit maîtrisée.

Il faut cependant rester mesuré sur la portée de ces résultats. La majorité des études disponibles ont été conduites en laboratoire ou dans des conditions semi-contrôlées, avec des protocoles hétérogènes. Les transferts vers des situations de jeu réel restent insuffisamment documentés. La recherche sur ce sujet est encore en construction, et les conclusions doivent être appliquées avec discernement.

 

Brain Ball® : une double tâche structurée par le rythme

Dans ce cadre, Brain Ball® constitue un exemple concret d’entraînement cognitivo-moteur en double tâche. La méthode repose sur le jonglage de rebond pratiqué en rythme et en musique : l’exécution motrice — coordonner les rebonds, gérer les trajectoires, maintenir la synchronisation sensorimotrice bilatérale — est couplée en permanence à un traitement rythmique externe fourni par un métronome ou une musique. Le pratiquant est simultanément récepteur d’un signal rythmique externe et producteur d’un signal sensorimoteur via le rebond. Cette double boucle rythmique constitue une forme de double tâche structurée, progressive et modulable.

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En savoir plus

Moreira, P. E. D., Dieguez, G. T. d. O., Bredt, S. d. G. T., & Praça, G. M. (2021). The acute and chronic effects of dual-task on the motor and cognitive performances in athletes: A systematic review. International Journal of Environmental Research and Public Health, 18(4), 1732. https://doi.org/10.3390/ijerph18041732

Laurin, R., & Finez, L. (2020). Working memory capacity does not always promote dual-task motor performance: The case of juggling in soccer. Scandinavian Journal of Psychology, 61(1), 168–176. https://doi.org/10.1111/sjop.12589

Schaefer, S., & Scornaienchi, D. (2020). Table tennis experts outperform novices in a demanding cognitive-motor dual-task situation. Journal of Motor Behavior, 52(2), 204–213. https://doi.org/10.1080/00222895.2019.1602506

Fleddermann, M.-T., Heppe, H., & Zentgraf, K. (2019). Off-court generic perceptual-cognitive training in elite volleyball athletes: Task-specific effects and levels of transfer. Frontiers in Psychology, 10, 1– 12. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2019.00819

Ducrocq, E., Wilson, M., Smith, T. J., & Derakshan, N. (2017). Adaptive working memory training reduces the negative impact of anxiety on competitive motor performance. Journal of Sport and Exercise Psychology, 39(6), 412–422. https://doi.org/10.1123/jsep.2017-0217

Baumeister, R. F. (1984). Choking under pressure: Self-consciousness and paradoxical effects of incentives on skillful performance. Journal of Personality and Social Psychology, 46(3), 610–620. https://doi.org/10.1037/0022-3514.46.3.610

FAQ sur les Sportifs et la double-tâche

Qu'est-ce que le coût de la double tâche chez le sportif ?

Le coût de la double tâche désigne la dégradation des performances motrices et cognitives observée lorsqu’un athlète doit effectuer simultanément une tâche motrice et une tâche cognitive. Ce coût est documenté dans de nombreuses disciplines sportives et s’explique par la surcharge de la mémoire de travail, qui ne peut pas traiter efficacement deux flux d’information exigeants en même temps.

Pourquoi les athlètes experts gèrent-ils mieux la double tâche ?

Les experts ont automatisé une grande partie de leurs gestes techniques, ce qui libère des ressources attentionnelles pour le traitement cognitif simultané. Leur mémoire de travail est également mieux entraînée à gérer plusieurs flux d’information en parallèle, ce qui réduit leur coût de double tâche par rapport aux sportifs moins expérimentés.

Comment intégrer la double tâche dans l'entraînement sportif ?

L’entraînement cognitivo-moteur consiste à coupler une tâche technique ou motrice avec une contrainte cognitive simultanée : suivi d’objets multiples, prise de décision, mémorisation de séquences, ou synchronisation sur un signal externe. La progression doit être graduelle : partir d’une charge cognitive modérée avant d’augmenter la difficulté, pour ne pas dépasser les capacités de traitement de l’athlète et décourager l’adaptation.

L'entraînement cognitivo-moteur est-il efficace pour tous les sports ?

Les études disponibles portent principalement sur des sports collectifs ouverts (football, basketball, handball) et sur certains sports de raquette. Les bénéfices semblent particulièrement marqués dans les disciplines qui requièrent des décisions rapides dans un environnement imprévisible. Les données sur les sports fermés ou individuels sont plus limitées.

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